Aliénation et crise financière

Aliénation et crise financière

Débarrassé de la réthorique idéologique qui l’avait fortement imprégnée pendant des décennies, un concept que l’on avait un peu oublié ressurgit à la faveur de la profonde crise que nous traversons : ce concept, c’est celui de l’aliénation de l’homme.

Un concept central de l’anthropologie marxiste selon lequel l’aliénation ne serait pas le fruit de la « chute de l’Homme» telle que la décrit la Genèse, mais le fruit du rapport entre l’homme et son produit, entre l’homme et son travail.

L’homme serait ainsi destiné à être inéluctablement dépossédé du fruit de son travail.

Jusque là, rien de très nouveau. Mais là où les choses deviennent intéressantes, c’est lorsque l’on constate que cette aliénation de l’homme est le résultat douloureux de la séparation entre son Etre réel et ses produits.

Une séparation douloureuse que l’on conçoit aisément quand elle s’applique à un salarié du Nevada qui vend sur le marché sa force de travail et constate que le produit de celui-ci – par exemple sa maison à laquelle est lié un emprunt immobilier à taux flottant – ne lui appartient plus et prend une existence indépendante de lui-même dès lors que la difficulté à le rembourser le conduit inexorablement à le refinancer jusqu’à l’issue fatale.

Happé dans la spirale de l’aliénation, notre travailleur du Nevada devient la proie de « fétiches irréels » qui modifient sa conscience. Et pour poursuivre avec la terminologie appropriée, sa conscience n’étant plus la conscience de sa vie réelle, il se nourrit alors des illusions d’un monde meilleur où la fantasmagorie d’un Quantitative Easing est censée recréer l’univers immortel d’une idéologie fondée sur le  capitalisme à crédit.

Et la conscience du financier New-Yorkais chargé d’assembler des CDO, qu’en est-il ?

Ne nous y trompons pas. Le processus de la logique dialectique n’étant que le prolongement et la reproduction des actes naturels humains, la réponse est en définitive assez simple.

L’aliénation de sa conscience est à la mesure des propres « fétiches » qu’il s’est lui-même créé et dans lesquels il s’aliène : rachat de prêts hypothécaires et souscription de CDS, assemblage d’autres prêts du même type sous forme d’obligations, agrégation de celles-ci dans des CDO revendus à des investisseurs. Une mécanique diabolique au terme de laquelle des bonus bien mérités lui font également perdre la conscience de sa vie réelle. Il se nourrit alors des illusions et des idéologies qu’il s’est forgées, paradoxalement les mêmes que celles de notre salarié du Nevada : « illusions d’un monde meilleur où la fantasmagorie d’un Quantitative Easing est censée recréer l’univers immortel d’une idéologie qui puise ses racines dans « la finance structurée » et  les ventes à découvert …

Et pourtant, selon la même logique dialectique, tout cet univers serait faux, mais son rôle serait essentiel dans le processus historique. Toute l’histoire humaine ne serait-elle pas l’histoire de l’aliénation de l’homme dans ses productions ?

Gilles Bouchard

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