Montesquieu, Tocqueville, le rêve Américain

En 1748 est publié à Genève un ouvrage anonyme : « L’Esprit des Lois ».

Montesquieu nous y invite à une réflexion d’une grande lucidité : «  Il y a des causes générales,  soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque Nation, l’élèvent, la maintiennent ou la précipitent ; tous les accidents sont soumis à des causes ; et, si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire une cause particulière, a ruiné un Etat, il y avait une cause générale qui faisait que cet Etat devait périr par une seule bataille ; en un mot l’allure principale entraîne avec elle tous les accidents particuliers ».

De quelle « allure principale » s’agit-il lorsque l’on tente de décrypter les turpitudes d’une Nation Américaine aux prises avec l’impossibilité de pérenniser ce rêve Américain qu’elle a érigé en principe moteur de sa dynamique ?

De quels « accidents particuliers » peut-on parler lorsque l’on se penche sur les causes profondes de l’endettement multiforme que subissent les composantes humaines et institutionnelles de cette grande démocratie financière ?

Les deux questions posées formulent en elles-mêmes leurs réponses :

D’après le Federal Reserve Statistical Release (Z.1 Flow of funds accounts of The United States, December 9, 2010), la dette publique (Etat fédéral et administrations subfédérales) et parapublique (Government Sponsored Entreprises, dont Freddy Mac et Fannie Mae) s’élève à 23.881 Milliards de dollars, soit 162 % du PIB.

Quant à la dette privée non-financière, elle s’élève à 23.483 Milliards de dollars, soit 159,3 % du PIB, dont 12.526 Milliards de dollars au titre des ménages (84,6 % du PIB) et  10.957 Milliards de dollars au titre des entreprises (74,3 % du PIB).

Soit un endettement total de 47.364 Milliards de dollars ! Un chiffre dont l’ampleur rend d’ailleurs toute relative la notion « d’accidents particuliers », tout en soulignant la difficulté de pérenniser un rêve Américain qui devrait reposer sur un retour à l’équilibre des comptes publics et privés.

Au-delà de Montesquieu, rapprochons-nous d’Alexis de Tocqueville, chargé par son souverain, Louis Philippe, de conduire en 1831, une mission d’études sur le régime pénitentiaire des Américains.

Dans un même élan de lucidité que son prédécesseur,  il  voit dans la « liberté » et « l’égalité des conditions » deux principes fondateurs de « La démocratie en Amérique », ces deux mêmes principes qui constituent les valeurs sur lesquelles repose le rêve Américain.

Cette liberté, c’est celle du libre arbitre, du libre choix de chacun sur sa destinée, du droit et du devoir de se prendre soi-même en main sans en laisser la prérogative à l’Etat. Ce n’est, en effet, ni plus ni moins que la liberté de chaque Américain de croire à son niveau au rêve Américain et d’y consacrer toute son énergie pour le réaliser. En utilisant tous les moyens nécessaires, fussent-ils suicidaires : prêts résidentiels hypothécaires (10.101 Milliards de dollars, soit 68,2 % du PIB), crédits à la consommation (2.425 Milliards de dollars, soit 16,4 % du PIB). Sans en oublier les conséquences quelque peu dramatiques qui forment le revers de la médaille : les « food stamps », ces tickets d’alimentation qui sont le lot quotidien de Plus de 40 millions d’américains.

Cette liberté  dans la quête du rêve Américain a son corollaire : « l’égalité des chances » pour y parvenir.

Une égalité qui pousse inévitablement les individus à vouloir être « tous forts et estimés ». L’aisance matérielle à tout prix, par un endettement à tout crin, en devient alors, par un curieux détour, l’un des principaux attributs.

Et c’est là que la « liberté » et « l’égalité » peuvent se transformer en  illusion dévastatrice car il y a en dans ces deux passions un germe d’absolu.

Jugeons-en par ces autres propos d’Alexis de Tocqueville d’une actualité aigue :

« Aux Etats-Unis, la majorité une fois formée sur une question, nul obstacle ne permet plus d’arrêter mais même de retarder sa marche, et de lui laisser le temps d’écouter les plaintes de ceux qu’elle écrase en passant … Lorsqu’un homme ou un parti souffre d’une injustice aux Etats-Unis, à qui voulez-vous qu’il s’adresse ? A l’opinion publique ? C’est elle qui forme la majorité. Au corps législatif ? Il représente la majorité et lui obéit aveuglément. Au pouvoir exécutif ? Il est nommé par la majorité et lui sert d’instrument passif. A la force publique ? La force publique n’est autre chose que la majorité sous les armes. Au jury ? Le jury, c’est la majorité revêtue du droit de prononcer des arrêts : les juges eux-mêmes, dans certains Etats, sont élus par la majorité. Quelque inique ou déraisonnable que soit la mesure qui vous frappe, il faut donc vous y soumettre ».

Ainsi en va t-il aujourd’hui des millions de ménages américains pour lesquels le rêve d’une ascension sociale rapide s’est évanoui au rythme des saisies ou de la décision de la FED d’administrer au système financier américain une cure « d’assouplissement quantitatif » pour relancer une machine économique quelque peu grippée. Une cure qui risque de se transformer en thérapie sévère pour le citoyen Américain lambda, abandonné de plus en plus à son sort :

Terrible revers pour une valeur aussi belle que l’égalité des chances, « une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ». Terrible, mais pas si surprenant lorsque l’on se penche sur l’un de ses ressorts cachés : non pas l’égoïsme avec lequel on aurait trop hâtivement tendance à le confondre, mais l’individualisme. Cette erreur de l’esprit, dont Alexis de Tocqueville dit qu’il est « un sentiment réfléchi et paisible, qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables, et à se retirer à l’écart, avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même ». Et c’est par un curieux paradoxe que la démocratie « le ramène sans cesse vers lui seul, et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur ».

Et Alexis de Tocqueville – il y a plus d’un demi siècle – de conclure son ouvrage sur cette dernière phrase, prophétique ou utopique : « Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la postérité ou aux misères ».

Une lourde responsabilité pour les dirigeants d’une Nation aux prises avec une stratégie économique et financière qui pourrait bien modifier le visage d’une grande démocratie dont il serait regrettable que le caractère universel soit malmené par des forces qu’elle n’aurait pas su dompter.

Gilles Bouchard

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