Kadhafi, vertu du paraître et toute-puissance du résultat

“Faut-il composer avec les régimes oppresseurs”, « Satisfaire les dictateurs » et « vanter leurs performances de despote » … « entre la complaisance coupable et l’engagement réfléchi » : c’est la quintessence même du machiavélisme que nous livre avec lucidité, courage et pertinence Alain Délétroz, vice-président de l’International Crisis Group, à l’occasion de la rencontre du président d’Ouzbékistan, Islam Karimov, par le Président de la Commission européenne, José Manuel Barroso.

Revenir à Machiavel n’est pas inutile, surtout lorsque celui-ci – en maître inavoué de tous les adorateurs du Pouvoir – se met à dénuder la nature humaine pour brosser, non sans cynisme, le portrait du prince paré des vertus du paraître, du faire-croire, de l’hypocrisie et de la toute-puissance du résultat.

La seconde partie du chapitre XVIII du “Prince” en livre les durs secrets.

Vertu du paraître, du faire-croire, de l’hypocrisie 

« Pour en revenir aux bonnes qualités énoncées ci-dessus, il n’est pas bien nécessaire qu’un prince les possède toutes, mais il l’est qu’il paraisse les avoir. J’ose même dire que, s’il les avait effectivement, et s’il les montrait toujours dans sa conduite, elles pourraient lui nuire, au lieu qu’il lui est toujours utile d’en avoir l’apparence. Il lui est toujours bon, par exemple, de paraître clément, fidèle, humain, religieux, sincère … On doit bien comprendre qu’il n’est pas possible à un prince d’observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu’il est souvent obligé, pour maintenir l’Etat, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu’il ait l’esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut, comme je l’ai dit, que, tant qu’il le peut, il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal. Il doit aussi prendre soin de ne pas laisser échapper une seule parole qui ne respire les cinq qualités que je viens de nommer ; en sorte qu’à le voir et à l’entendre, on le croie tout plein de douceur, de sincérité, d’humanité, d’honneur, et principalement de religion, qui est encore ce dont il emporte le plus d’avoir l’apparence, car les hommes en général jugent plus par leurs yeux que par leurs mains, tous étant à portée de voir et peu de toucher. Tout le monde voit ce que vous paraissez, peu connaissent à fond ce que vous êtes, et ce petit nombre n’osera point s’élever contre l’opinion de la majorité, soutenue encore par la majesté du pouvoir souverain. »

Toute-puissance du résultat

« Au surplus, dans les actions des hommes et surtout des princes, qui ne peuvent être scrutées devant un tribunal, ce que l’on considère c’est le résultat. Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son Etat ; s’il y réussit, tous les moyens qu’il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde ; le vulgaire est toujours séduit par l’apparence et l’évènement : et le vulgaire ne fait-il pas le monde ? »

Devant une telle lucidité, tout commentaire semble superflu …

Gardons néanmoins espoir à la lecture des derniers vers par lesquels s’achève « Le Prince » : « Le génie contre la force barbare prendra les armes et le combat sera court, car l’antique valeur, dans les cœurs [Italiens] Ouzbèkes n’est pas encore morte ».

Gilles Bouchard – également publié dans  Le Temps Genève, 2 Février 2011

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