Du néo-libéralisme à la financiaro-synarchie, un virage en demi-teinte

Dans une série d’excellents articles publiés dans le quotidien suisse Le Temps, des économistes et des universitaires européens de renom dressent un état de la pensée et de la pratique du libéralisme à un moment crucial où la sévérité de la crise actuelle souligne la profonde difficulté des marchés à s’auto réguler, conformément à l’un des principes fondamentaux du libéralisme.

Philippe Nemo, professeur à l’ESCP Europe, pense que le modèle d’anti-libéralisme « soft » qui prévaut en Europe est générateur, de par son interventionnisme excessif, de paralysie, d’assistanat, de déresponsabilisation et de démoralisation. L’échange fécond et pacifique des biens et des services ne peut reposer que sur la liberté d’entreprendre, de penser et d’innover, et plus généralement sur la liberté individuelle et la propriété privée.

Wilhelm Röpke, économiste Allemand et président du conseil de fondation du Liberales Institut et de la «Stiftung für Abend­ländische Ethik und Kultur», souligne le caractère néfaste de l’interventionnisme étatique par opposition au modèle Suisse d’économie de libre-échange reposant sur des structures fédérales décentralisées rejetant un Etat paternaliste redistributeur de revenus et source de dettes.

Pour Vincent Valentin, maître de conférences à la Sorbonne et à Science Po, l’intervention de l’Etat édicteur de règles de droit est un moyen d’autolimiter son pouvoir et de servir ainsi les valeurs libérales.

Quant à Olivier Neuwly, historien, il réfute les thèses du philosophe Tzevan Todorov soulignant la parenté existant entre communisme et néolibéralisme, le premier tendant à subordonner l’individu au collectif tandis que le second arrimerait le collectif à l’individu.

Au-delà de ces analyses pertinentes, force est de constater que c’est toujours à la faveur d’une crise économique que l’on reprend conscience d’une crise du libéralisme.

Déjà au lendemain de la crise de 1929 se posait avec acuité la question de savoir s’il fallait favoriser l’intervention de l’Etat face à un libéralisme économique considéré comme l’un des générateurs d’une profonde déstabilisation du système.

Au sortir de la deuxième guerre mondiale, la question du moment était de savoir si le libéralisme pouvait constituer une troisième voie, d’une part face aux fascismes Italiens et Allemands vaincus, et d’autre part face aux régimes communistes en pleine expansion à l’issue du traité de Yalta.

Aujourd’hui, la question du libéralisme ressurgit tout naturellement s’agissant de s’interroger sur sa capacité à remédier à une dépression de grande ampleur dans un monde globalisé où les cartes se sont quelque peu brouillées comme l’illustre un modèle chinois reposant sur une hybridation de capitalisme ultra libéral et de dirigisme étatique omniprésent.

Il s’agit bien évidemment d’un débat de fond qui intéresse non seulement les spécialistes, politologues, économistes, financiers ou dirigeants de tout bord, mais surtout d’un débat dont les conséquences sur les populations ne sont pas suffisamment prises en compte, sciemment ou non d’ailleurs.

Et à ce titre, il est intéressant de se demander si le débat récurrent entre néo-libéralisme et libéralisme organisé n’a pas été un peu dévoyé et quelque peu mis en berne par l’affirmation de la toute-puissance d’une nouvelle dérive du libéralisme que l’on pourrait qualifier de libéralisme financiaro-synarchique.

Car ce n’est pas la première fois que le libéralisme – au nom du droit naturel ou de la défense de la liberté individuelle – manie des concepts délicats et emprunte des voies de traverses aux contours un peu suspects.

Des idées à manier avec prudence, les théoriciens du libéralisme en ont produit de nombreuses :

« Le libéralisme constructeur, qui est le libéralisme véritable, ne permet pas qu’on utilise la liberté pour tuer la liberté » (in Les mystiques économiques de Louis Rougier).

« La politique de liberté individuelle, seule politique vraiment progressive, reste aussi valable aujourd’hui qu’au XIXème siècle » (in La route de la servitude de Friedrich Hayek).

Ou dans un autre registre plus d’actualité : « Une société libre est une société dans laquelle les inégalités de la condition des hommes, de leurs rétributions et de leurs positions sociales ne sont pas dues à des causes extrinsèques et artificielles, à la contrainte physique, à des privilèges légaux, à des prérogatives particulières, à des fraudes, à des abus et à l’exploitation […] les hommes seront-ils traités comme des personnes inviolables ou comme des choses dont on peut disposer » (in The Good society de Walter Lippmann).

Des voies de traverse aux contours un peu suspects, le libéralisme en a déjà emprunté  et en découvre d’autres :

N’est-ce pas le cas de cette forme de libéralisme conservateur dont se réclamaient en France les tenants du poujadisme, ce mouvement politique et syndical des années 1950 qui s’apparentait à une sorte de libéralisme nostalgique teinté de populisme, prenant la défense des artisans, commerçants, petits industriels et petits propriétaires ?

N’est-ce pas le cas non plus le cas de l’un des avatars du libéralisme organisé – la technocratie – ce concept apparu aux Etats-Unis dans les années 1930 et dont l’un des principaux objectifs était « d’utiliser directement les sciences physiques pour la solution des problèmes sociaux … » (in Introduction to techocracy de Howard Scott) ?

Ne serait-ce pas le cas pour le dernier avatar du libéralisme que l’on pourrait qualifier de libéralisme financiaro-synarchique ? Un nouveau concept qui se définirait aisément comme une sorte de « laisser-faire-laisser-passer » des flux de capitaux et de matières premières (pour n’en citer que deux) ordonné par un ou plusieurs groupes de personnes se réclamant bien naturellement de la liberté d’entreprendre dans un champ territorial mondial qui dépasse les Nations et les Etats et contourne toutes les règles ou les contre-pouvoirs que voudraient mettre en place les tenants d’un libéralisme régulé.

En effet, que faire face aux fonds spéculatifs américains dont le nombre est passé de 3.000 en 1998 à 10.000 en 2008, et les avoirs qu’ils gèrent de 374 à 1.920 milliards de dollars sur la même période (source : HedgeFund Research, Chicago – Le Monde 01.02.2011) ?

Que faire face aux 6.500 milliards de dollars qui ont quitté les pays en développement entre 2000 et 2008 et se trouvent à l’abri dans les paradis fiscaux. D’après le Global Integrity Report dont s’est récemment fait écho Ram Etwareea dans les colonnes du Temps, ce sont entre 725 et 810 milliards de dollars par année qui sont ainsi illégalement transférés au détriment des fiscs nationaux ?

Que faire face aux « algorithmes mathématiques qui démontrent qu’en 2010, l’essentiel du rendement des marchés boursiers s’est réalisé durant les 12 jours premiers jour de chaque mois ?

Que faire pour remédier à ce que Pierre Sarton du Jonchay appelle « L’insolvabilité structurelle de la finance non régulée » ou « L’Etat de droit démantelé par le surendettement » ?

Autant de questions qui confirmeraient bien l’amorce d’un virage en demi-teinte qui conduirait le néo-libéralisme vers une sorte de  libéralisme financiaro-synarchique.

Si c’était le cas, il est à craindre que nous devions donner raison à Walter Lippmann qui, sans renoncer au libéralisme, écrivait en 1937 : « Aussi le mot libéralisme n’est-il plus aujourd’hui qu’un ornement fané évoquant les sentiments les plus douteux » ?

Ou alors devrions-nous nous référer à un autre théoricien du libéralisme, Bertrand de Jouvenel, pour qui le meilleur contrepoids reste la morale … sous réserve que l’on parle bien de morale du juste et non de morale de l’injuste …

Gilles Bouchard – CEO

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