Kadhafi, vertu du paraître et toute-puissance du résultat ?

A l’heure où l’arc Sud Méditerranéen semble s’embraser, comment ne pas songer que certains dirigeants déchus ou en passe de l’être, aient pu être les dédicataires d’une version contemporaine « Des Principautés », cet opuscule plus connu sous le titre du « Prince », dédié en 1513 par Nicolas Machiavel à Laurent de Médicis, destructeur de la République Florentine ?

Question anachronique ou comparaison décalée ?

Pas tant que cela, lorsque résonne ce propos très éclairant, par lequel Nicolas Machiavel aurait pu donner à certains despotes du pourtour Méditerranéen et d’ailleurs, un guide de conduite si singulier : « Quiconque ayant conquis un Etat accoutumé à vivre libre ne le détruit point, doit s’attendre à en être détruit »… Et voir ses habitants « à la première occasion, rappeler, invoquer leur liberté, leurs institutions perdues, et s’efforcer de les ressaisir ».

L’enseignement a bien été retenu : tout prince qui veut se maintenir doit donc apprendre à ne pas être toujours bon…

Sans doute est-ce cela qui justifierait le ressentiment d’un peuple soumis depuis des décennies à quantités de maux de plus en plus lourds à supporter : partage déséquilibré des richesses nationales, népotisme, clientélisme, corruption, absence de liberté d’expression, musellement de toute forme d’opposition, absence de perspectives pour une jeunesse prépondérante et désœuvrée, mais ouverte au monde.

Revenir à Machiavel n’est pas inutile, surtout lorsque celui-ci – en maître inavoué de tous les despotes – se met à dénuder la nature humaine pour dresser, non sans cynisme, le portrait du prince paré des vertus du paraître, du faire-croire, de l’hypocrisie et de la toute-puissance du résultat.

Les chapitres XV et XVIII du “Prince” en livrent les durs secrets.

Vertu du paraître, du faire-croire et de l’hypocrisie ?

« Il n’est pas bien nécessaire qu’un prince possède toutes [les qualités], mais il l’est qu’il paraisse les avoir. J’ose même dire que, s’il les avait effectivement, et s’il les montrait toujours dans sa conduite, elles pourraient lui nuire, au lieu qu’il lui est toujours utile d’en avoir l’apparence. Il lui est toujours bon, par exemple, de paraître clément, fidèle, humain, religieux, sincère »…

Comment autant d’effigies vouées à un culte de la personnalité aussi omniprésent ne pourraient-elles pas traduire de telles qualités ?

« On doit bien comprendre qu’il n’est pas possible à un prince d’observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu’il est souvent obligé, pour maintenir l’Etat, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu’il ait l’esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut, comme je l’ai dit, que, tant qu’il le peut, il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal.

N’est-ce pas ce que présagent à chaque fois ces discours enflammés que tout despote éclairé se doit de délivrer en brandissant la menace de bains de sang ?

« Tout le monde voit ce que vous paraissez, peu connaissent à fond ce que vous êtes, et ce petit nombre n’osera point s’élever contre l’opinion de la majorité, soutenue encore par la majesté du pouvoir souverain. »

Jusqu’à ce que la majorité excédée décide de se soulever contre la majesté du pouvoir souverain…

Toute-puissance du résultat ?

« Au surplus, dans les actions des hommes et surtout des princes, qui ne peuvent être scrutées devant un tribunal, ce que l’on considère c’est le résultat. Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son Etat »…

Et Machiavel de considérer qu’il est nécessaire à un prince d’agir en bête tout autant qu’en homme. Et au titre de la bête, le prince accompli doit choisir deux modèles : le renard et le lion. Il doit « tâcher d’être tout à a fois renard et lion, car s’il n’est que lion, il n’apercevra point les pièges ; s’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups ; or il a également besoin d’être renard pour connaître les pièges, et lion pour épouvanter les loups ».

Jusqu’à ce que les pièges soient déjoués et que les loups se rassemblent en meute pour défier la bête…

Alors, gardons espoir, surtout à la lecture des derniers vers par lesquels s’achève « Le Prince » : « Le génie contre la force barbare prendra les armes et le combat sera court, car l’antique valeur, dans les cœurs [italiens] n’est pas encore morte ».

Gilles Bouchard

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s