Fukushima ou la négation des certitudes

L’incertitude renaît à nouveau comme une  dimension primordiale de l’homme face à la tragédie de Fukushima. Une tragédie qui a pour dimension un mal « nucléocide »*. Un mal invisible et d’une durée incommensurable si l’inévitable se produisait : jusqu’à 24.000 ans de radioactivité pour le plutonium-239, soit environ la moitié de la période qui nous sépare de l’apparition il y a 50.000 ans de l’Homo sapiens sapiens, c’est-à-dire nous.

Peut-on accepter qu’un tel raccourci temporel, pourtant si facilement mesurable, ne soit pas suffisamment dissuasif pour dissiper le manque de transparence dans la conduite des affaires de notre monde lorsqu’il s’agit de sa destinée vitale ?

Que dire de la responsabilité de l’homme face au risque d’annihiler une grande partie des siens en jouant l’anti-démiurge, destructeur d’un monde qui ne lui appartient pas et dont il n’est que le dépositaire ? Aveuglé par la toute-puissance virtuelle de sa raison et de son orgueil, tout en étant abandonné à lui-même, celui-ci pourrait-il se condamner à la destinée effroyable de ne plus contrôler l’énergie libérée par la fission des noyaux des atomes d’uranium.

Ce que Pascal, dans ses Pensées, traduisait avec beaucoup de justesse : « En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme , en regardant tout l’univers muet et l’homme sans lumière abandonné à lui-même et comme égaré […], incapable de toute connaissance, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable et qui s’éveillerait sans connaître et sans moyen d’en sortir ».

Le marteau serait-il devenu sans maître ? Absurdité pourtant bien réelle qui conduisait déjà Edgard Morin, il y a quelques années, à recommander de  « réinterroger avec scepticisme l’idée de la main invisible ou des ruses de la raison » dès lors que « toute action entre dans un jeu d’interactions qui fait qu’elle échappe assez vite à l’intention et à la volonté de ses auteurs ».

C’est en définitive toute la problématique de la recherche de la certitude du risque « 0 » et de la probabilité de réalisation de ce même risque qui est au cœur de ces quelques interrogations.

Il est admis qu’un évènement impossible a une probabilité de 0 de se réaliser, alors pourquoi commettre l’erreur d’assimiler un évènement dont l’occurrence serait faible (une explosion nucléaire) à un évènement impossible, alors même que ses conséquences (l’irradiation de populations et de territoires entiers) pourraient être catastrophiques ?

Cette leçon tragique devrait nous rappeler que toute stratégie fondée sur la recherche de la certitude du risque « 0 » n’est qu’une vue de l’esprit aux résonnances parfois apocalyptiques dès lors que le hasard s’en mêle.

Communément défini comme un évènement non lié à une cause, le hasard est, en effet, paradoxalement omniprésent, qu’on le qualifie d’aléa, de probabilité, d’accident, de fatalité ou de destin.

Son caractère irréductible devrait suffire à tempérer notre volonté indéfectible – et quelque peu dérisoire à l’échelle du cosmos – de vouloir dominer la matière avec rationalisme et orgueil.

* « Nucléocide » : néologisme de circonstance tiré du latin «nucleus», noyau, et du suffixe « cide », issu du verbe caedere, « tuer ».

Gilles Bouchard

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