2007 / 2011 – Conjuguer les paradoxes et introduire de nouvelles logiques de rupture (5)

Certains grands décideurs sont conscients depuis plusieurs années des enjeux sociétaux, mais il est difficile de se lancer seul dans ces défis. Le risque d’une marginalisation dans un monde institutionnel et surtout d’une perte de compétitivité sont des luxes qu’il est difficile pour un responsable d’entreprise de s’offrir. Néanmoins de plus en plus de dirigeants commencent à adresser la vague de transformation lourde qui a commencé à impacter la société. Ainsi, Serge Papin, Président de System U : « on est dans une mutation profonde », qu’il caractérise notamment par une tendance : « on va du futile vers l’utile ». Tendance lourde : «  je ne suis pas sur qu’on pourra sortir de la crise et refaire comme avant » ; elle nécessite de « conjuguer les paradoxes », avec par exemple l’essor des produits bios et des premiers prix, parfois pour les mêmes consommateurs. Ce constat s’accompagne d’actions très concrètes : « on revisite plein de choses ; il y a trois ou quatre ans on aurait dit « ça ne sert à rien » ».

Pour répondre à ces circonstances particulières, il semble qu’il faille changer de grille de lecture, de « paradigme », de « logiciel ». Ou selon les mots de Watzlawick (école de Palo Alto), passer d’un changement 1 (changement prenant place à l’intérieur d’un système), à un changement 2 (changement qui modifie le système).

Le postulat qui consiste à voir en l’entreprise un cadre et une finalité avant tout humains peut paraître usé ou naïf. Pourtant, on pourrait dire que le développement humain individuel et collectif représente (pour les individus de son genre) la seule finalité possible à long terme, ou « le sens de l’histoire » (voir notamment « l’hyperdémocratie, forme supérieure d’organisation de l’humanité, expression ultime du moteur de l’Histoire : la liberté » telle que décrite par Jacques Attali dans sa « Brève histoire de l’avenir »). On oublie aussi  souvent que, fondamentalement, les organisations sont pensées, mises en œuvre et pilotées par des hommes, pour un bénéfice qui directement (B2C) ou indirectement (B2B) doit revenir à des hommes, et avec des interactions humaines à tous les niveaux. Ce développement humain est au cœur des enjeux « business » d’aujourd’hui, et fournit un point d’entrée privilégié pour changer de niveau dans l’approche des problèmes, en ce sens qu’il donne à repenser l’ordre des priorités. Aussi, après de multiples travaux sur les problématiques humaines dans un cadre d’entreprise, le récent essor de cabinets de conseil ayant une forte orientation coaching et mobilisation des équipes, n’est pas anodin.

Aussi, au-delà de nouvelles « offres » émergeant dans le cadre actuel, on peut noter des ruptures philosophiques, avec l’émergence de modèles plus collaboratifs (logiciels open source, collaboration de professionnels en réseau…), ou des activités « at the bottom of the pyramid » (C. K. Prahalad), visant un développement plus utile, plus juste aussi. Le cas de la Grameen Bank réalisée par Muhamad Yunus et fondateur du micro crédit est, dans ce domaine, remarquable ; citons aussi celui de Max Havelaar pour le commerce équitable. Autre exemple, les conférences et les livres qui foisonnent sur des thèmes relatifs à une « économie acceptable » (HEC dans le cadre de son Executive MBA), ou à une « stratégie pour un futur souhaitable » (P. Lukacs, lui-même ancien élève de la grande école), ou encore l’initiative des étudiants du MBA d’Harvard qui ont fait un serment sur le modèle d’Hippocrate, et dont le contenu est en cours d’enrichissement par l’Aspen Institute ou le World Economic Forum entre autres. L’économie s’approprie plus largement les idées de sens, de conscience et de responsabilité individuelle et collective.

Comme l’évoque Andreu Solé (sociologue, économiste, et professeur à HEC) la place de l’entreprise est centrale dans nos sociétés développées. Il en ressort que son rôle dans la mutation sera ainsi déterminant dans la construction et la généralisation de nouveaux équilibres. Ceci rend d’autant plus important une autre conclusion du professeur Solé : les décisions des dirigeants sont individuelles et non pas des absolus dictés par un environnement donné. Ce point de vue rejoint la théorie constructiviste de Bateson, qui veut que le regard que l’on porte sur les choses, les façonne en quelques façons. Ce message est empreint d’une grande puissance de liberté et donc de responsabilité. Dès lors, les choix que nous faisons aujourd’hui en ces temps « pivots », sont cruciaux.

Fondamentalement c’est finalement le rôle de l’entreprise qui est en question : qu’est-ce que l’entreprise, à quoi sert-elle vraiment ? Elle est un agent économique qui génère du chiffre d’affaires et du profit, certes ; sans richesse d’ailleurs, point de partage de richesse. Nous en avons tous besoin. Mais elle est aussi une organisation qui conçoit, fabrique distribue des produits et/ou services afin de répondre à des besoins humains, une structure qui procure de l’emploi, un cadre qui permet aux individus de se projeter dans l’avenir individuellement et collectivement, de se définir, de se développer personnellement et de se réaliser… Bref, l’entreprise a un rôle « sociétal » essentiel.

Comme le dit un ancien consultant, « d’autres formes d’entreprise existent, l’entreprise peut poursuivre d’autres desseins, elle peut avoir pour premier postulat d’être une communauté au service d’individus ou d’une vocation humaniste ». Cet ancien consultant c’est Benoît Genuini, 56 ans, dont 30 ans chez Accenture, où il cumula les fonctions de président France, de membre du Comité exécutif mondial, de directeur général Europe – Afrique – Amérique Latine des activités énergie et chimie, et de créateur de la Fondation. Monsieur Genuini est actuellement président de l’Agence Nouvelles des Solidarités Actives.

Il s’agit là d’une véritable révolution sans doute, mais celle-ci est déjà engagée et se produit actuellement. Il s’agit de la subir ou d’en faire une opportunité. « La France pourrait se fixer comme ambition d’être à la pointe de cette révolution technologique, économique et sociétale. Elle a les atouts pour cela. » (Hubert Vedrine, Rapport pour le président de la République sur la France et la mondialisation).

Jean-Denis CUVELIER

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s