Tim Geitner, Septime Sévère et la transmutation des métaux

Que se passe-t-il lorsqu’un Empire n’a plus les moyens de ses finances, notamment pour financer les dépenses de son gouvernement et de sa défense ? La réponse peut paraître assez surprenante : il joue les alchimistes en tentant à son tour d’opérer la transmutation des métaux, non pas du plomb en argent ou en, or, mais de l’or ou de l’argent en métaux plus « vils comme le plomb, le cuivre ou l’étain. Petite explication.

Considérons les Etats-Unis, aux prises avec une dette totale de 55.315 $ Milliards se répartissant pour moitié en dette publique et parapublique (Etat Fédéral, Administrations subfédérales, Government Sponsored Enterprises), et pour moitié en dette privée non-financière (entreprises et ménages).

Enjambons quelques siècles pour considérer l’Empire Romain au crépuscule de sa décadence. Des symptômes similaires même si les causes en sont plus simples : des finances lourdement grevées par un étirement géographique de ses territoires et une multiplication de ses infrastructures administratives, judiciaires et militaires.

Face à une telle situation,  ces deux Empires  – chacun à leur façon et avec les moyens dont ils disposaient – ont joué d’une alchimie un peu particulière en apportant une réponse similaire : la dévaluation de leur monnaie et son corollaire inévitable, l’inflation.

L’Empire Romain ne dispose que d’une monnaie métallique. Il décide donc de frapper de nouvelles pièces de monnaie dont il réduit la teneur en or ou en argent tout en maintenant leur valeur nominale. Un exercice qui rencontre des limites tenant à la réduction forcément inélastique de la teneur en métal précieux de ses instruments d’échange.

Néron, dernier empereur de la dynastie Julio-claudienne qui régne de 54 à 68 après JC, diminue de 20 % la teneur en métal fin du denier d’argent et de l’aureus d’or.

Septime Sévère, qui régne de 193 à 211 après JC, réduit la part de métal fin à près de 50 % de l’alliage des pièces.

Quelques années plus tard, le métal précieux ne représente plus que 2 % de l’alliage : les aureus et les deniers sont désormais constitués de plomb ou de cuivre recouverts d’une fine couche d’argent ou d’or. Autant dire que la  transmutation inversée de l’or et de l’argent en métaux « vils » est d’une certaine manière pratiquement réalisée.

Mais l’inflation gagne et les pièces de monnaies subissent inexorablement une dévaluation par la hausse des prix. Dioclétien, empereur de 245 à 315 après JC, institue alors un prix maximum des denrées alimentaires, des salaires et des objets courants.

Revenons aux Etats-Unis. Le principe retenu est le même mais avec le recours à deux leviers.

Le premier est très connu puisqu’il s’agit du « quantitative easing » : véritable inflation de papier dollar provoquant une dévalorisation de fait de la devise américaine.

Le second, passé inaperçu, est pourtant assez révélateur des « hasards » de l’histoire. Il s’agit du “Coin Modernization, Oversight, and Continuity Act of 2010”, adopté par le Sénat Américain le 30 Novembre dernier.

Cette loi précise notamment que “the United States Mint will be granted new powers to (…) research and test less expensive ways to produce coinage through the use of different alloys”.

En d’autres termes, une autre forme d’alchimie par laquelle Tim Geitner, le Secrétaire au Trésor Américain, est autorisé à recourir aux mêmes procédés que ses prédécesseurs Romains : la diminution de la teneur en métal précieux des « Silver Eagle Bullions » et autres « American Silver Coins », par l’adjonction de plomb ou d’étain.

Nul doute que cette disposition légale ne permette également au Trésor Américain de stocker davantage de métal précieux à un moment où l’once d’argent libellée en US$ a connu une hausse de + 47,39 % depuis le 1er janvier 2011 et de + 151, 39 % sur les 52 dernières semaines !

Un épiphénomène financier qui aurait pu inspirer à Cioran les propos qu’il tenait en 1949 : « L’Histoire n’est qu’un défilé de faux Absolus, une succession de temples élevés à des prétextes, un avilissement de l’esprit devant l’Improbable »…

Gilles Bouchard

Egalement publié dans Les Echos /  Finance & Marchés – 21 Avril 2011

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