Partir de rien

Ils n’ont pas leur bac ou tout juste et ont eu pour seule école celle de leurs talents. Dotés de qualités humaines et entrepreneuriales hors-pair, ils ont développé un art consommé de rebondir face aux risques et aux difficultés pour construire de très belles entreprises à partir de rien.

20 millions pour un doigt dans la confiture

Avec pour seul bagage son certificat d’études, il travaille comme aide familial dans l’exploitation de ses parents située dans le Lot-et-Garonne. Grand amateur des confitures maternelles, son histoire commence avec deux bassines empruntées à la coopérative locale, deux trépieds et deux bouteilles de gaz. Il veut industrialiser la production de confitures en leur maintenant leur qualité artisanale.Mais le parcours est difficile : faute de moyens, il ne peut pas fournir ses clients, personne ne le prend au sérieux, aucune banque ne veut le suivre. Peu de matériel, un fort endettement, il ne baisse pas pour autant la garde. Son courage et sa persévérance finissent par forcer le destin. La chance lui sourit : un banquier qui croit en lui, l’aide à se développer et c’est le début d’une spirale ascendante.  « On avance ensemble ! » : c’est la devise de Lucien Georgelin, cet homme de 65 ans qui, avec ses 95 salariés, un chiffre d’affaires de 20 millions € et une présence en Chine et au Japon, produit aujourd’hui 11 millions de pots de confiture, 1,2 millions de sachets de bonbons et 1 million de verrines.

24 millions pour avoir bricolé dans un garage

Son odyssée commence dans un garage strasbourgeois où son père, instituteur, bricole une sorte de ballet aquatique pour la soirée d’une chorale qui chante « Singing in the rain » sous une pluie artificielle… jaillissant d’un tuyau d’arrosage. Remarqué par une agence de spectacle parisienne, la famille accepte un contrat qui la conduit pendant un an à partir en tournée avec le cirque Bouglione ! Deux étapes fondatrices qui exerceront toute leur magie sur l’esprit de Dominique Formhals qui crée les Orgues aquatiques de Strasbourg en 1974, puis, en 1979, la société Aquatique Show International, une entreprise de 24 millions € de chiffre d’affaires qui emploie 31 salariés. Connue dans plus de 70 pays et sollicitée pour les Jeux Olympiques de Shanghai, cette PME s’inspire de la haute couture pour créer des spectacles exceptionnels mêlant jeux d’eau, lumière et musique. Une belle leçon de business reposant sur deux ingrédients essentiels : la fidélité à un produit – l’eau – et la fidélité d’une équipe attachée à son entreprise et à son pilote : tous les salariés sont là depuis 20 ans.

29 millions pour avoir été un “gamin des rues”

Il grandit dans un simple deux-pièces situé en face des halles centrales de Lille. Son père, comédien de grand talent est peu présent, sa mère tient un petit commerce. Envoyé en pension à 5 ans, il quitte l’école à 14 ans et demi, son certificat d’études primaires en poche et la rue pour terrain de jeu. Livré à lui-même et vivant dans une précarité certaine, il trouve un emploi dans une banque qu’il quitte assez rapidement pour rejoindre son oncle dans le textile sur les marchés. Il s’engage ensuite dans l’armée de l’air en 1960, revient à la vie civile, subsiste grâce à des petits boulots … et devient élève au Conservatoire National d’Art Dramatique de Lille. Il a 20 ans et se lance dans une carrière de comédien qui le mène à l’ORTF et au Théâtre des Champs Elysées. Il travaille ensuite sur des chantiers avant de créer un négoce de textiles qu’il revendra trois ans plus tard pour partir en Land Rover le temps d’un périple d’un an sur la Route de la Soie. En 1979, il touche à l’immobilier, puis devient promoteur pour son propre compte. 1987, il construit son premier hôtel et s’associe en 1999 avec un financier. Ils constituent un groupe hôtelier de qualité dans des Monuments historiques et bâtiments de caractère. Un parcours pour le moins atypique pour cet autodidacte de 69 ans dont le groupe et ses 365 salariés génèrent un chiffre d’affaires de 29 millions €.

Ces trois hommes sont les lauréats de La Victoire des Autodidactes, un prix créé en 1989 par le Harvard Business School Club de France (association des anciens élèves de la Harvard Business School) et co-organisé avec MAZARS (Groupe international d’audit et de conseil).

Des ADN frappés du même sceau

Dans un environnement économique et social dans lequel le diplôme est sacralisé et souvent présenté comme la seule porte vers l’emploi et le succès, ce prix montre que la réussite professionnelle est possible sans diplôme, en développant des valeurs d’ambition, de travail, d’effort, d’esprit d’équipe.

Tous ces entrepreneurs ont des ADN très proches. Ce sont des hommes passionnés, motivés et curieux de tout. Pragmatiques, créatifs et surtout bosseurs, ils se sont tous construits « sur le tas » dans le respect de valeurs humaines qui leur sont très chères.

Pour certains d’entre eux, être autodidacte, ne pas savoir présenter un dossier ou faire passer un message a été vécu comme un handicap. Mais pour tous, être généreux et chaleureux est essentiel pour déplacer des montagnes, réussir et essuyer des échecs tout en considérant qu’un compte d’exploitation leur parle souvent davantage qu’un bilan.

Prenant des risques là où les autres n’en prennent pas, ils reconnaissent tous la nécessité de bien s’entourer, d’écouter et d’analyser tout en restant force de proposition. Un moyen simple  et redoutable de décrypter les attentes et les souhaits de leurs clients.

Leur sens du relationnel, du contact humain, leur réactivité et leur capacité d’adaptation sont une véritable « marque de fabrique ».

Beaucoup pensent à leurs copains restés à la Communale. Ils reconnaissent tous avoir eu beaucoup de chance même s’ils ne disent pas qu’ils font tout pour la solliciter. Leur message aux jeunes en difficulté est très clair : « on peut toujours réussir, même sans diplôme ».

Leur vécu de l’image de la France à l’étranger tranche profondément avec l’idée que beaucoup s’en font dans la conjoncture actuelle. Etre entrepreneur français est une chance pour eux. « La France fait envie, elle se vend bien et fait beaucoup rêver, le prix ayant peu d’importance sur les marchés internationaux ».

Leur force tient dans des évidences rares, de celles qui permettent de déplacer des montagnes : “aimer, apprendre à aimer et faire aimer”.

Et pour avoir transcendé les barrières scolaires et sociales, nombreux sont ceux qui participent à des œuvres caritatives en remerciant ainsi la vie de ce qu’elle leur a donné.

Gilles Bouchard


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