Grèce – Chronique d’une pandémie financière

De l’erreur de diagnostic à la septicémie.

Arrêt sur image

4,2 %, c’est le taux de croissance de la Grèce entre 2000 et 2007. Tout va bien, suffisamment bien même pour que la Grèce obtienne son passeport d’entrée dans la Communauté Européenne. Mais c’est oublier un peu rapidement que la croissance porte sur les deux seuls secteurs clés du pays, le tourisme et le fret maritime. C’est oublier également les failles structurelles d’un pays en proie à ses démons de toujours : état de droit défaillant, économie sous-terraine représentant plus de 20 % du PIB, système oligarchique, prépondérance d’une église Orthodoxe qui agit en substitut à la faiblesse des corps d’intermédiation sociale, absence de cadastre, carence du système fiscal, laxisme et dissimulation dans la tenue des comptes publics, déficits chroniques, incapacité à assurer un partage équitable des revenus de la croissance.

Ces réalités – que l’on ne peut ignorer – se rappellent au bon souvenir de l’ensemble de l’Europe lorsque les premières ondes de choc de la crise de 2007 viennent frapper de plein fouet un pays dont la dette publique, qui représente déjà plus de 100 % du PIB au moment de son entrée dans la zone euro, dépasse 160 % du PIB fin 2011.

Imaginez une pièce de monnaie que l’on fait rouler sur un fil suspendu.

Côté pile : inflation galopante, perte de compétitivité, déficit chronique de la balance commerciale, 350 milliards d’euros de dette publique aujourd’hui dont près de 70 % détenus par des investisseurs étrangers.

Côté face : 15 milliards d’euros d’évasion fiscale par an, 384 milliards d’euros « expatriés » vers les places financières internationales, plus de 50 milliards d’euros de CDS souscrits sur la dette grecque.

Et côté tranche : une population exsangue, essorée par des mesures d’austérité draconiennes après avoir été sciemment poussée à consommer plus qu’elle ne produisait. Une détérioration grave de la situation de l’emploi, des coupes drastiques dans les dépenses sociales et un pari sur une reprise de la croissance qui ressemble fort à l’Arlésienne malgré un effort sans précédent de réduction du déficit public, passé de 16 % à 9,7 % du PIB en deux ans.

Potions amères et maux récurrents

Au titre des mesures préventives et curatives, le constat est lourd : au dysfonctionnement du mécanisme de prévention de crise que constitue le pacte de stabilité et de croissance – qui n’a pas fonctionné – s’ajoute l’absence d’un véritable mécanisme européen de gestion des crises.

L’agence de notation Standard & Poors ne s’y est pas trompée en accentuant le mouvement de dégradation de la note Grecque qui est passée à CCC en Juin 2011 : la restructuration de la dette Grecque sonne depuis comme un défaut de paiement.

La suite est connue ou en passe de l’être :

  • détérioration fulgurante de la situation par volonté de privilégier le « politique » au détriment  du « technique » et de l’humain ;
  • atermoiements et lancinante négociation d’un train de mesures d’économie de 325 millions d’euros et recherche au forceps d’un deuxième  plan de soutien à la Grèce composé d’une aide publique de 130 milliards d’euros sur la période 2010-2014 et d’un effacement « partiel » de la dette grecque détenue par les créanciers privés qui devrait se traduire par une perte de l’ordre de 70 % de la valeur des obligations qu’ils détiennent ;
  • engagement illusoire de ramener le stock de dettes à 120 % du PIB en 2020 pour un pays dont les infrastructures sont insuffisantes ou absentes pour pouvoir relancer la croissance ;
  • besoin vraisemblable de 170 milliards d’euros supplémentaires d’ici 2014 ;
  • mise sous tutelle et transformation du pays en territoire administré de l’UE ;
  • probable mise en œuvre par le FMI d’une Facilité Elargie, de Crédit – qui devrait être en fait la plus limitée possible… (à noter que le FEC a été récemment créé comme guichet du Fonds pour la Réduction de la Pauvreté et pour la Croissance, plus pudiquement appelé ” Fonds fiduciaire RPC “…) ;
  • hypothèque des élections d’avril qui sont autant de tentations de porter au pouvoir un front de refus des mesures d’austérité ;
  • et au bout du compte, un Printemps Grec qui, par effet de contagion, pourrait bien prendre le relais du Printemps Arabe pour se propager à l’ensemble du pourtour Méditerranéen (Espagne,  Portugal, Italie), pour ensuite remonter vers les marches occidentales du continent européen (France, Irlande, Grande Bretagne) et revenir en son centre.

Voilà comment le traitement d’une petite blessure est en passe de dégénérer en septicémie.

Comme le soulignait ironiquement The Irish Indépendant : ” Comparé aux dirigeant actuels, Chamberlain était un homme d’action “…

Au-delà de ce constat dont chacun jugera le caractère subjectif ou non… on ne peut s’empêcher de penser au laxisme qui a prévalu dans l’audit de la Grèce lors de sa candidature à l’entrée dans la zone euro, mais surtout aux mesures qui auraient pu être prises dès le début de cette crise et qui ne pouvaient être ignorées.

D’aucun pensent qu’une frappe chirurgicale conduisant à constater le défaut de paiement anticipé de la Grèce aurait certainement été des plus salutaires. Bien sûr, celle-ci aurait activé la mise en œuvre des CDS Grecs. Mais que représentent 50 à 60 milliards milliards d’euros comparativement à une dette qui s’est rapidement détériorée pour atteindre aujourd’hui 350 milliards d’euros ? (la question se poserait différemment si le montant notionnel des CDS souscrits pour la dette grecque s’élevait à plusieurs centaines de milliards d’euros).

Sans doute un moindre mal au regard de trois aspects soigneusement éludés de la crise : l’agitation sociale et la déstabilisation potentielle d’une zone géographique dont on risque de remesurer a posteriori toute l’importance, l’exacerbation du sentiment germanophobe des Grecs, sans oublier la mise sous pression des populations européennes.

Depuis le début du XXème siècle, la question des minorités est une cause de troubles récurrents dans cette Europe du Sud-Est. Véritable « plate-forme de l’Europe en méditerranée orientale », il serait bon de se rappeler que les facteurs de tensions qui l’irriguent ne demandent souvent qu’à s’exacerber en période de troubles. Au Sud, 97 kilomètres séparent Chypre de la Syrie, juste un petit saut de puce pour un Printemps Arabe en mal d’expansion, sans parler de l’irrédentisme d’Istanbul sur la partie Sud de l’île ou des autres foyers de tensions : tensions gréco-turques dans la mer Egée à l’Est et en Thrace au Nord-Est, tensions gréco-macédoniennes au Nord, tensions gréco-albanaises au Nord-Ouest. N’oublions pas que nous sommes bien dans les Balkans.

S’agissant du ressentiment germanophobe des Grecs, un eurodéputé déclarait Il y a quelques jours : “Les Allemands, qui rechignent à financer un second plan de sauvetage pour la Grèce, devraient se souvenir de tout ce qu’ils ont pillé dans ce pays pendant la Seconde Guerre mondiale […] Avec les intérêts, ce sont 81 milliards d’euros qui sont dus à Athènes. C’est là une autre façon de voir l’Europe et son histoire.”

Quant aux peuples européens, il ne faudrait pas mésestimer leur inquiétude et leur mutisme actuel qui n’obèrent en rien leur capacité de rejet violent des potions les plus amères.

Gilles Bouchard


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