Pourquoi faire des cadres de 40 ans et + une variable d’ajustement du chômage (1)

Petit exercice de « style »… à 2,3 millions de demandeurs d’emploi

« Senior » à 40 ans ?

Ouvrez internet et tapez sur un moteur de recherche votre requête : « nombre de demandeurs d’emplois de plus de 40 ans ». Nous souhaitons bon courage aux amateurs de synthèses claires et précises sur une question plutôt sensible. Vous tomberez sur des statistiques fouillées mais dont la cohérence pourrait vous échapper. Avec un tout petit peu de patience, vous saisirez que l’INSEE mesure le chômage au sens du BIT (Bureau International du Travail) et que la DARES (Direction Statistique du Ministère du Travail) travaille sur les chiffres émanant de Pôle Emploi. A partir de là, les chiffres varient selon que l’on parle du nombre de chômeurs, de l’ordre de 3 millions, (correspondant au taux de chômage de 10% communément cité) ou du nombre de demandeurs d’emploi, de l’ordre de 4,3 millions (Source INSEE – 2T 2012).

Puis vous lirez que le segment des « seniors » recouvre les 50 ans et plus, ceux-là même qui en 2010 ont vu leur nombre augmenter de 16,0 %, contre une hausse de 5,1 % tous âges confondus (Document d’études – Dares – 2011 – Emploi des seniors : synthèse des principales données sur l’emploi des seniors). Ils représenteraient près de 56,3% des demandeurs d’emploi (Source INSEE). Ce qui est considérable. Et encore ne parle t-on pas toujours de la même chose : on est senior à 50 ans pour les statistiques, on l’est dès 40 ans dans pour un praticien des RH (cabinet de recrutement, chasseur de tête, outplacement).

Vous lirez également qu’en 2010, près de 40 % des personnes âgées de 55 à 64 ans ont un emploi en France contre 46 % dans la zone euro (48 % dans l’Union européenne à 15 et 46 % dans l’Union européenne à 27).

Voilà un petit exercice qui dépasse la simple clause de style. Mais que s’est-il passé exactement pour en arriver là ?

Erreur stratégique et gaspillage programmé de forces vives

Comme le souligne très justement l’économiste jean-Olivier Hairault, l’aspiration à la retraite en France s’explique principalement par son modèle social et ses stratégies publiques qui font des seniors la génération qui est poussée à partir tôt en retraite ou en préretraite pour libérer la place. Cette stratégie imprègne toute la société française, et partir à la retraite est devenu une norme sociale. Au-delà de la croyance dans le partage intergénérationnel du travail, la société française privilégie l’inactivité définitive des seniors pour éviter le chômage temporaire des travailleurs d’âge médian. En ce sens, les « seniors » constituent la variable d’ajustement de l’emploi.

Renverser la vapeur suppose vraisemblablement la disparition des dispositifs sociaux qui les rejettent si nombreux hors de l’entreprise ». Rien de scandaleux, ni d’iconoclaste à ce constat. Mise en œuvre depuis 30 ans, cette stratégie volontariste de sortie précoce des seniors de l‘emploi a été abandonnée par de nombreux pays européens il y a maintenant 20 ans ! « La société française, par l’intermédiaire de ses gouvernements et de ses partenaires sociaux a fait le choix de faire sortie les « seniors » de l’emploi, parfois au nom de l’emploi des jeunes, mais de façon plus implicite en faveur de l’emploi des générations d’âge médian entre 30 et 50 ans. Le faible emploi des « seniors » est une stratégie parfois assumée, souvent dissimulée, qui résulte d’un consensus social inavoué ». Il suffit de se pencher sur les vocables pudiquement utilisés : « Management de la diversité des âges », « Gestion de la transition de l’activité à la retraite », « Gestion anticipée de l’emploi et de la compétence »… Force est de constater que cette stratégie est mise en échec depuis un bon moment sans que l’on ait tenté de la réarticuler. L’emploi des 25-50 ans est en situation de grande fragilité. Quant aux 15-24 ans, 24,2% d’entre eux sont au chômage, soit 671.000 jeunes (Source INSEE).

Image passive et dévoyée

Parmi les moteurs de ce gaspillage programmé de forces vives, il en est un aux effets aussi insidieux que dévastateur. Il s’agit de l’image passive et dévoyée des « seniors », que l’inconscient collectif, puissamment relayé par les medias, fabrique et renforce sous l’oeil bienveillant d’une société complice : inactivité, assistance, loisirs, voyages, prévoyance, 3ème, 4ème âge… jusqu’au mot retraite dont le sens aux accents quelque peu guerriers n’arrange pas les choses. Définition du mot retraite : « action de se retirer, marche que fait une armée pour s’éloigner de l’ennemi après un combat désavantageux, ou pour abandonner un territoire où elle ne peut se maintenir ». Il en suffit de peu pour « affecter les mentalités des seniors et les représentations sociales qui se sont attachées à eux : s’ils sont en dehors de l’emploi, ce serait la preuve qu’ils ne sont plus capables de travailler parce qu’inadaptés au monde moderne, parce que trop chers… ». La liste des qualificatifs est longue et infondée.

Cette image passive et dévoyée a des effets dévastateurs lorsque l’on considère la vision erronée que notre société porte sur le dynamisme entrepreneurial des plus de 40 ans, injustement ravalés au rang de « seniors ». Une vision décalée par rapport à une autre réalité oblitérée par le syndrome « Zuckerberg » du jeune entrepreneur génial (qu’il est) de 26 ans. Ce serait un peu oublier que Franklin a découvert l’électricité à 46 ans et inventé les lunettes bifocales en 1784, à l’âge de 78 ans. Sam Walton a créé Walmart à 45 ans et Ray Croc a démarré les McDonald’s, à la cinquantaine. Sans oublier Steve Jobs qui a lancé – passé l’âge de 45 ans – ses principales inventions (iMac, iTunes, iPod, iPhone, iPad).

Gilles Bouchard – VP Harvard Angels France

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